Présente au Festival d’Angoulême cuvée 2016, la Scam a parcouru les travées pour prendre le pouls de la création, auprès des grands éditeurs comme de l’édition indépendante. L’annonce des résultats de l’enquête menée par les États Généraux de la Bande Dessinée a jeté un froid : les chiffres sont durs et sans appel. En Belgique comme en France, le travail et la mobilisation se poursuivent.

Le festival s’éveille

Mercredi soir, Angoulême frileux se prépare à l’ouverture du festival. Les responsables des stands s’affairent après de longues heures de voyage. À la nuit tombante, dans les pavillons, chacun s’active, déballe, empile, peaufine, dépaquette, affiche, coupe et colle..

Angoulême, en dehors de ces quatre jours, est une ville paisible bordée par la Charente. Elle abrite de très nombreuses écoles de dessin, animation, art graphique, se rénove d’année en année autour de nouveaux pôles d’excellence : en 2015 se sont ouvertes une nouvelle médiathèque et une nouvelle école, bâtiments lumineux, façades de bois, espaces modernes habités par les expositions du festival. Le long du fleuve, en contrebas, on peut admirer les tables qui permettent aux étudiants de travailler à la lumière du jour dans une véranda avec une vue imprenable.

Jeudi matin. Le festival s’éveille, le programme débute tambour battant. À Angoulême on monte et on descend, on enchaîne les conférences, les performances, les lectures débats, ateliers, master classes, les ouvertures et fermetures de parapluie, la détection de métaux et les fouilles à une vitesse frénétique. On fait la file, si elle est trop longue on passe son chemin en direction du prochain événement.

Dans l’espace Taïwan, le coréen Kim Jung-gi débute une performance extraordinaire, la réalisation d’une fresque qu’il poursuivra deux fois par jour (à raison d’une demi-heure matin et soir). L’auteur, au travail ultra réaliste, ne verra pas son stand désemplir de tout le festival. Et pourtant, à l’instar de tous les autres illustrateurs à Angoulême, il facture 50 euros la dédicace. Cependant, même quand il ne s’y trouve pas, il est impossible d’atteindre ce stand, saturé : auteurs, cette recette pour un week-end gratifiant sur le plan économique est-elle à saisir ?

Deux espaces, deux mondes

Deux espaces sous tente s’affrontent à Angoulême. Le premier rassemble les éditeurs majeurs, best sellers, nouveautés, BD historiques et primées, auteurs alignés stylo en main face à des files interminables de fans. Le second rassemble tous les éditeurs régionaux, indépendants, émergents, alternatifs. Les files y sont moins longues, les passionnés discutent, dessinent et dédicacent. Les formats sont variés, inattendus, et cette caverne d’Ali baba s’explore lentement à la recherche de nouveaux talents, de nouveaux prix et des nouvelles orientations de la BD.

Le visiteur enchaîne en salivant toutes ces douceurs graphiques avant de s’envoler vers une conférence sur l’état du marché de la BD au Mexique, un eldorado en pleine expansion, avec plan de construction sur 25 ans en vue de créer un pôle d’excellence et de développement de l’image. Là bas un marché émergent, absolument dépourvu d’éditeur, avec un unique « comics mexicain » (le meilleur… mais donc… le seul). Ce pôle, qui s’attache aujourd’hui à promouvoir son architecture, s’attachera dans les années à venir à attirer les nouveaux talents du monde entier. Avis aux amateurs belges, nous garderons l’œil sur Guadalajara.

En fin de journée, pour la sortie du tome 2 de Melvile, l’énigmatique Romain Renard propose un concert mystérieux, nostalgique, avec projection d’images, qui transporte le spectateur en Amérique, le long des fleuves et forêts, vers des légendes reculées et la douleur des hommes. Il se retire comme il est apparu, se fondant dans l’obscurité sans une parole.

Angoulême à 19h se détend, se sèche, et sort dans tous les bars de la ville, on s’aborde, on se parle au hasard des rencontres et des bières, la ville est chaleureuse et quelques lieux traditionnels comme le bar du Chat noir concentrent la majeure partie de la création contemporaine.

États Généraux, résultats de l’enquête

Le lendemain, place aux États Généraux. Avant de communiquer quelques heures plus tard au grand public les résultats chiffrés de l’enquête menée auprès de 3000 auteurs, une conférence professionnelle permet à la délégation de la Scam Belgique d’en prendre connaissance. (Tous les chiffres sont désormais disponibles sur le site des EGBD sous le lien suivant : www.etatsgenerauxbd.org/wp-content/uploads/2016/01/EGBD_enquete_auteurs_2016.pdf

L’enquête révèle des surprises, notamment une proportion de 27% de femmes actives dans ce métier, soit nettement plus que les 12% habituellement évoqués, ainsi qu’un très important différentiel effectif de rémunération d’avec leurs collègues masculins.

Mais c’est lorsque tombent les chiffres concernant les conditions de travail et de rémunération des auteurs, que chacun est atterré. L’atmosphère se tend et Benoît Peeters, qui les commente, les déclare "très alarmants".

Sans surprise, les femmes, nettement défavorisées, sont encore plus précarisées que les hommes. Cependant, l’ensemble de la profession se paupérise, avec 2% supplémentaires d’auteurs sous le seuil de pauvreté chaque année et 53% d’auteurs sous le SMIC. Les auteurs sont extrêmement mal couverts en termes de sécurité et d’aides sociales. Il est aujourd’hui impossible de dire si lorsqu’on s’engage dans le métier, ou qu’on y est engagé depuis longtemps, qu’il sera possible d’y survivre plus de quelques années encore.

Malgré tout, la création, les rencontres professionnelles

Malgré cette situation alarmante et les angoisses qu’elle suscite, le Festival a réservé son lot de découvertes, avec le pavillon invraisemblable des Canards dans l’histoire, l’exposition Otomo où l’on ne retrouve absolument aucune œuvre d’Otomo, mais des hommages de jeunes auteurs dont celui de Benoît Feroumont, le pavillon des jeunes talents, l’exposition Hugo Pratt, l’une ou l’autre performance ou la découverte de quelques pépites d’album.

Le très attendu dîner de la Scam a rassemblé cette année Sacha Goerg, script doctor redoutable et auteur de talent, éditeur de l’Employé du moi, Loïc Gaume, Pierre Lecrenier, qui après Le Belge est aux manettes d’un nouveau projet avec son co-auteur Alain, Yann Bonnin, dont deux courts métrages d’animation seront projetés au Festival Anima (Bruxelles) en compétition, Abdel de Bruxelles, et Valère Lommel, membre du Comité belge de la Scam, ainsi que Christian Lallemand, directeur financier de la Maison des Auteurs.

Samedi : la foule devient plus que substantielle. Seconde conférence des États Généraux. Les résultats portés par l’équipe des EGBD ainsi que leur méthodologie seront répercutés dans le travail entrepris en parallèle en Belgique et sur le site : www.etatsgenerauxbd.org/2016/01/29/lenquete-auteurs-les-resultats-statistiques/

Dans la même rubrique

Liens utiles