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La Scam a lancé une vaste étude sur la situation des documentaristes en Belgique francophone. En prélude à sa parution complète, découvrez ici la première analyse des données réalisée par Renaud Maes. De pair avec une grande précarité, elle révèle que les auteurs de documentaires se considèrent avant tout comme des artisans.

1. Méthodologie

L’enquête s’est déroulée en 3 phases :
− questionnaire en ligne (88 questions), 43 réponses, 27 complètes ;
− 10 entretiens semi-directifs longs en face-à-face ;
− 33 entretiens téléphoniques courts sur base d’une question (« Vous sentez-vous plutôt artiste ou artisan ? »)

2. Un métier sans corporation

Une première conclusion de l’étude est l’existence d’un sentiment fort d’affiliation à un métier (au sens d’une profession nécessitant une série de savoir-faire spécifiques), lié aux tâches (processus similaire de réalisation du film) et aux finalités de la réalisation. Ce métier est vu comme un privilège, en ce sens qu’il répond à une passion personnelle, ce qui amène les témoins à consentir des sacrifices importants (cfr. infra).
Il n’existe toutefois pas de sentiment corporatiste chez les réalisatrices et réalisateurs documentaires : au contraire, elles et ils semblent finalement fort isolé·e·s. Plus encore, la plupart des témoins donnent une définition « personnelle » du métier, en suggérant ensuite que leur démarche est singulière par rapport à cette définition. La diversité des définitions provient sans doute de la large gamme de curricula (diplômes y compris) amenant au métier, mais aussi à une forme « d’éthos professionnel » lié à la dimension créative du métier.

3. Artiste, artisan, chercheur…

La question de la « représentation du métier » a largement été approfondie par les entretiens téléphoniques. Il en ressort que si la démarche de réalisation est vécue comme une forme de « création » ou de « recherche » au sens d’une démarche scientifique, la dimension très pratique, les éléments techniques de celle-ci amènent les réalisateurs à ne pas si facilement endosser le qualificatif « d’artiste » et à assez naturellement se ranger derrière le qualificatif d’artisan. L’insistance sur les aspects pratiques est aussi l’occasion pour plusieurs témoins de souligner la très maigre connaissance qu’ont les institutions publiques et organes de soutien à la création des réalités du métier.

4. Le nerf de la guerre

Il ressort de plus de l’enquête qu’en moyenne, les rémunérations touchées par les réalisatrices et réalisateurs (moins de 300€/mois) sont nettement inférieures au seuil de pauvreté (1 095€/mois pour un isolé). L’explication en est très simple : la rémunération ne tient compte que d’une toute petite partie du processus de production d’un film (notamment, pas de prise en compte des temps de développement, de promotion, etc.). La majorité des répondant·e·s à l’enquête en ligne soulignent ainsi que les producteurs ne tiennent généralement pas compte du temps lié au développement.
Par ailleurs, quelques témoins de l’enquête en ligne comme des entretiens soulignent avoir dû parfois renoncer à être rémunérés, ou avoir préféré réduire leur salaire, plutôt que celui des membres de l’équipe de réalisation (notamment des monteurs et monteuses). Ces « sacrifices » sont mis par plusieurs témoins en perspective du plaisir et de la finalité de la réalisation, si bien qu’ils sont souvent conçus comme inexorables. Quelques témoins soulignent aussi que la forte concurrence dans le domaine implique de revoir à la baisse ses attentes en termes de rémunération. Enfin, tous les témoignages convergent pour souligner la totale inadéquation du statut d’artiste (et plus particulièrement depuis sa dernière refonte) avec les réalités de la réalisation documentaire.

5. Syndromes de l’entrepreneur et de l’éternel débutant

Un autre élément particulièrement frappant est le fait que même des réalisatrices et réalisateurs confirmé·e·s indiquent être systématiquement amené·e·s à devoir repasser un même type de parcours d’obstacle à chaque nouveau film. Il existe ainsi une forme de « syndrome de l’éternel débutant » parmi les témoins : l’absence de reconnaissance financière se double d’une forme d’absence de reconnaissance symbolique.
Mais au-delà même de la faible reconnaissance personnelle, c’est aussi la faible reconnaissance des qualités des films produits qui est soulignée. Cette dimension se marque particulièrement dans le rapport aux producteurs et diffuseurs, où domine une insatisfaction par rapport à la communication réalisée autour des films et aux conditions (notamment horaires) des diffusions. Les témoignages soulignent que la communication autour des films doit généralement, et parfois en dépit des contrats, être réalisée par la réalisatrice ou le réalisateur lui-même, ce qui la ou le place dans une situation ambiguë où, à la fois, elle ou il est dans une situation de dépendance par rapport au producteur et/ou au diffuseur (qui n’interviennent pourtant que peu dans le processus de réalisation), tout en devant simultanément être une sorte « d’entrepreneur·e » chargé de promouvoir et de distribuer sa création. Ces temps de promotion, apparemment très importants, sont globalement vécus comme inéluctables – surtout dans la perspective de pouvoir réaliser un nouvel opus. Soulignons que le retour financier direct des festivals et des prix est jugé comme très faible voire inexistant. Un témoin souligne : « (…) même si le film est sélectionné dans 25 festivals, ce qui est parfois le cas, ça ne rapporte rien ».

6. Institutions en déroute

Au niveau de la diffusion, l’enquête est particulièrement révélatrice des reconfigurations importantes du service public et singulièrement de la RTBF, ainsi que des mutations technologiques (importance des contenus web). Si plus de 50% des répondant·e·s à l’enquête ne « considèrent pas la RTBF comme une grande télévision documentaire » (celle-ci se bornant à la coproduction), elle garde paradoxalement un statut d’institution reconnue et, à l’éclairage des témoignages, on peut souligner qu’il existe même une forme de sentiment de « redevabilité » lorsqu’elle accepte de produire ou de diffuser une réalisation – sans doute liée à la rémunération engendrée. Ce sentiment peut sans doute influer dans le sens d’une certaine « atténuation » des critiques à son égard, même s’il existe une nostalgie claire d’une époque où le documentaire prenait plus de place dans sa programmation et où les films étaient diffusés dans les plages horaires plus courues.
Par ailleurs, les soutiens publics à la création apparaissent clairement indispensables et un consensus apparaît pour suggérer que les aides disponibles sont inappropriées à la réalisation documentaire.

* Renaud Maes est docteur en Sciences sociales et du travail de la Faculté des Sciences sociales et politiques de l’ULB.

NDLR. Cette analyse est publiée sans les schémas qui l’accompagnent : ils seront repris dans la parution finale.

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